Vous avez eu au début de la semaine le point de vue de Louisa, voici à présent celui de Vincent.

Vincent

Un soir de mai, après dix ans de vie commune et une fois les enfants couchés, Louisa prononce la phrase. Vincent s’y attendait. Il ne pense pas être fataliste, encore moins cynique, il s’estime juste lucide, froidement lucide. Il rentre le soir après le travail une boule au ventre. Il la sent s’installer au moment où il monte dans le métro, croître à mesure qu’il quitte le centre de Paris et retourne dans le 9e, cet arrondissement où s’est inscrite leur histoire intégrale, pour revenir vers Louisa. Quand il arrive dans le hall de leur immeuble, Vincent feint d’écouter quelques minutes le monologue du gardien, ça le distrait, l’empêche de suffoquer, il reprend de l’air avant l’ascension vers le foyer familial. Au 5e, il sort de l’ascenseur et souvent attend avant de gravir les dernières marches jusqu’au 6egauche, sous les toits, où se trouve leur appartement.

Il adore le moment où il ouvre la porte car Roméo accourt pour l’accueillir, ses petits pas joyeux et ce sourire qui illumine son visage en permanence. Il s’élance sur ses jambes encore fragiles dans le long couloir traversant, parfois même alors que Vincent est encore sur le seuil à chercher ses clés, car son fils l’entend au loin, devine sa présence de l’autre côté, tend l’oreille pour ne pas rater l’instant où le parquet craque en haut de l’escalier sous son poids.

— Papa ! s’écrie-t-il, se jetant dans ses bras.

Du pur amour. Chaque fois Vincent est bouleversé, même s’il le cache, dans l’éducation qu’il a reçue les hommes ne doivent pas montrer leurs émotions. Cela a suscité à plusieurs reprises des malentendus avec Louisa qui lui reproche d’avoir le cœur froid et dur. Avec le temps, il faut bien le reconnaître, Louisa s’est mise à lui reprocher un ensemble de choses. Il ne lit plus dans ses yeux l’admiration et le respect craintif qu’il est à peu près sûr de lui avoir inspirés dix ans auparavant, quand ils se retrouvaient en cachette dans Paris. Il a toujours su qu’un jour elle ne l’aimerait plus. Il a détecté les premiers signaux d’alerte après l’incendie. Ce putain d’incendie. Qui les a obligés à quitter le quartier de Pigalle pour celui de Saint-Lazare qu’il regagne chaque soir oppressé. Cela fait deux ans et demi maintenant. Le regard de Louisa a changé. De manière tellement infime au début qu’il est difficile de préciser l’instant exact de la fêlure. L’incendie est un repère temporel facile mais sans doute erroné, le désamour de Louisa s’est peut-être amorcé avant en réalité. L’incendie a cristallisé l’ensemble des griefs, déplacé le centre du problème. Les a forcés à agir. Les premiers jours à Saint-Lazare, ils ont refait l’amour avec urgence. Louisa a déployé une énergie folle et joyeuse pour déballer les cartons, monter les meubles, trouver une place à chaque objet en un temps record. Trop vite. Bientôt elle s’est plainte de nouveau. Vincent s’est mis à souffrir d’insomnies et, quand il réussissait enfin à s’endormir, à faire des cauchemars, qu’il a notés dans un journal. Peu à peu il y a aussi inscrit des scènes de leur vie quotidienne, ses états d’âme. Il l’a relu récemment et son désarroi silencieux, consigné quasiment au jour le jour, lui a fait l’effet d’un coup de poing. Il a réalisé à quel point il est malheureux. Malgré les petits pas de Roméo dans le couloir quand il rentre.

Ce soir de mai, Vincent n’est donc pas surpris quand Louisa prononce la phrase. Mais il n’a pas anticipé combien il aurait mal, ce sentiment d’échec, l’impression d’être une loque, un homme complètement discrédité, disqualifié. Moins qu’un homme.

Il est tard, ils sont dans la cuisine et Louisa dit :

— Je crois que nous devrions prendre des appartements séparés.

Il ne voulait pas vivre avec elle, pourtant. Pas du tout. Se retrouver sous le même toit, dans un périmètre limité, commun, tous les jours et toutes les nuits, sans échappatoire possible. Vincent s’était opposé avec conviction à ce projet que Louisa avait commencé à évoquer alors qu’ils étaient amants depuis deux ans, d’abord timidement puis avec une insistance croissante. Il affirmait que partager le quotidien c’était s’assurer de désenchanter celui-ci. C’était perdre le mystère, la frustration, la peur. L’inattendu. S’ils habitaient ensemble, c’en serait fini de leur correspondance amoureuse, ces longs mails qu’il envoyait à Louisa au cœur de la nuit, pleins de sensualité et d’alcool, ces lettres exaltées qu’elle-même lui adressait en réponse le jour et que Vincent guettait avec une excitation anxieuse. Ils se s’écriraient plus. Ne se donneraient plus de rendez-vous insolites dans Paris, ne se tortureraient plus pour une minute de retard, n’éprouveraient plus l’appréhension délicieuse que l’autre n’apparaisse pas et sorte instantanément de leur vie sans explication. Ils ne s’attendraient plus. Se surprendraient moins, et puis un jour plus du tout. S’ils prenaient un appartement tous les deux, soutenait Vincent, ils finiraient par ne plus se désirer, c’était inévitable, le temps est ennemi de l’amour et le quotidien accélère le processus de destruction.

La relation qu’ils vivaient alors depuis deux ans, faite de ruptures déchirantes et de retrouvailles passionnées, chacun chez soi, se réservant juste le meilleur, convenait pleinement à Vincent. C’était le meilleur moyen d’éviter le piège de la routine, de la lassitude, alléguait-il. De préserver le mystère, la magie. Et surtout de ne pas s’engager, rétorquait Louisa. Elle n’était pas d’accord avec lui, le trouvait de mauvaise foi. Elle estimait que la véritable épreuve du couple était précisément la routine, le fait de vivre ensemble les actions mais également les temps morts, l’alternance des saisons, l’extravagant et le banal, les tenues de soirée et la peine des mauvais jours au réveil.

— Sinon ce n’est que du fantasme, soutenait Louisa. Ça n’a pas de consistance.

Elle avait quitté son mari et s’était installée dans un minuscule deux-pièces rue Fontaine au dernier étage d’un immeuble insalubre, rempli de travestis brésiliens, en face du Bus Palladium, où Vincent la rejoignait lorsque son fils n’était pas là. Aurélien avait à peine deux ans. Vincent ne voulait pas le rencontrer et tentait d’ignorer ses jouets et son existence quand il venait jouir dans le corps de Louisa. En réalité, il était terrifié par la situation. Il n’arrivait pas à croire à leur histoire. Comment cette femme pouvait-elle abandonner un jeune mari aimant et plein d’avenir pour un type comme lui ? Vincent avait du mal à identifier les sentiments de Louisa, il s’en méfiait, comme des siens. Pourtant, sans même qu’elle le lui demande, il mit fin progressivement à tous les liens qu’il entretenait avec d’autres maîtresses. Louisa éclipsa la concurrence sans le savoir. Elle fut l’unique, puis l’officielle. Sa femme, en quelque sorte. Celle qu’il tenait à son bras dans les lieux publics, qu’il emmenait en week-end au bord de la mer ou en vacances, qu’il embrassait sans se cacher dans les galeries du Palais-Royal ou devant les statues du musée Rodin, qu’il prenait par la taille, avec qui il s’affichait au restaurant, au cinéma, à l’opéra où Louisa l’entraîna alors qu’il n’y avait pas mis les pieds depuis des lustres. Tout cela était très nouveau pour Vincent, célibataire endurci, repu, et c’était dans le même temps une source d’extase et d’angoisse.

Mais Louisa réclamait toujours davantage. Vincent cédait du terrain en résistant comme un forcené. Quand il résistait trop, ça cassait. Louisa faisait une scène, écrivait des mots durs, rompait en lui signifiant qu’elle l’aimait mais ne pouvait continuer ainsi, préférait ne plus le voir. Une fois elle le gifla. Elle revenait ensuite, après une période de silence plus ou moins longue, ou bien c’était lui qui faisait un pas dans sa direction, trouvait un prétexte pour lui faire signe, la rappeler, en dépit du bon sens. Ce qu’il éprouvait pour cette jeune femme mariée et mère d’un petit garçon, il ne l’avait jamais éprouvé pour aucune autre, et la première fois qu’il le lui avoua, il l’assuma si peu qu’il plaqua fortement ses mains sur ses oreilles avant de lui murmurer qu’il l’aimait.

Ils étaient nus sur son canapé fatigué. C’était un après-midi en semaine, au début, quand ils mentaient à tout le monde et volaient du temps pour se retrouver. Louisa le perturbait au-delà de tout ce qu’il avait connu, au-delà de ses repères et du périmètre de sécurité qu’il ne dépassait jamais. C’était de l’amour. Et c’était tellement insupportable qu’il rougit d’impuissance en prenant la tête de Louisa dans ses mains.

— Qu’est-ce que tu dis ? Je n’ai pas entendu, dit-elle.

Il ne le répéta pas. Il était sérieusement atteint. Aimer cette femme n’était pas seulement contraire aux règles élémentaires qu’il s’était fixées et avait scrupuleusement respectées pendant des années, c’était de la déraison pure. À son âge, lui qui avait réussi à éviter les pièges, les manipulations, s’était tenu à l’écart des chantages et avait su fuir les situations périlleuses, fonçait la tête la première au cœur du danger. Lui que les jeunes femmes n’attiraient pas et que bouleversait bien plus la sensualité d’un corps patiné. Il voyait très bien ce qui allait se passer. Bientôt Louisa dirait je n’en peux plus d’être déchirée entre mon fils et toi, je voudrais que tu le rencontres et que tu viennes chez moi aussi quand il est là. Vincent retarderait le moment autant que possible mais un soir il dînerait avec Louisa et Aurélien et attendrait que le petit soit endormi parmi ses peluches dans sa chambre pour faire l’amour silencieusement avec sa mère. Ils partiraient en vacances tous les trois. Bientôt Louisa dirait je n’en peux plus de passer mon temps entre ton appartement et le mien, ici et là il manque toujours quelque chose, je ne suis plus nulle part, je voudrais qu’on vive ensemble, qu’on construise sur la même terre, j’ai besoin d’une continuité, que notre histoire ne soit pas si morcelée. Vincent retarderait le moment autant que possible mais un jour il constituerait un dossier immobilier avec ses fiches de paie, ses avis d’imposition, et visiterait en compagnie de Louisa différents appartements, préalablement sélectionnés par elle, dans le 9e arrondissement pour éviter qu’Aurélien change d’école. Ils organiseraient les deux déménagements et quelque temps plus tard, très émus et très fatigués, des cartons partout autour d’eux, ils ouvriraient une bouteille de champagne pour célébrer leur toute première nuit dans leur nouvelle chambre. Ils recevraient beaucoup, sortiraient beaucoup. Bientôt Louisa dirait je n’en peux plus j’ai envie de me marier et d’avoir un enfant avec toi, je voudrais tout vivre avec toi, tout te donner. Vincent se défendrait autant que possible, j’adorerais mon amour, des enfants je t’en ferais bien quatre ou cinq mais je suis trop vieux pour être père, à mon âge ce serait égoïste, pourtant un samedi midi à la mairie du 9e, un an à peine après leur emménagement, il épouserait Louisa dont le ventre commencerait à s’arrondir sous sa robe rouge.

S’il aimait cette femme, c’était ce qui arriverait. Vincent en était sûr. Aussi sûr que Louisa continuerait à vouloir toujours plus. Il aurait beau l’aimer à la folie, lui être fidèle sans faillir, la couvrir de cadeaux, lui offrir des fleurs, lui glisser de petits mots dans ses poches, sur son bureau le matin avant de partir au travail, il aurait beau l’emmener dans le monde entier, accueillir sa famille et élever son fils comme le sien, il arriverait un jour où il ne serait plus en mesure de la satisfaire. Louisa lui dirait je n’en peux plus on vit uniquement dans le quotidien, la répétition, on n’a plus de projets ensemble, on ne rêve plus, Vincent tu ne me fais plus rêver.

Ces mots atroces, il les a notés dans son journal le soir où Louisa les lui a jetés à la figure avant d’aller se coucher, le laissant anéanti sur le canapé du salon. Il s’est demandé si elle était consciente de sa cruauté. Il a préféré penser que non mais ce n’est pas une consolation. Il a passé la nuit dans le salon, à boire des alcools forts et à pleurer beaucoup, bien plus que ce soir de mai, quelques mois plus tard, où Louisa vient de décider de leur séparation. Dans les grandes lignes, tout s’est déroulé à peu près tel que Vincent l’avait craint, étape par étape. Bien entendu il y a eu des éléments imprévisibles : jamais il n’aurait deviné qu’il aimerait tant être père et serait fou à ce point de son fils, Roméo, ni que leur folle de voisine mettrait le feu à son appartement, ruinant le leur, et plus encore. Mais il a adoré vivre avec Louisa, lui qui était si opposé à cette idée au départ, qui était si bien tout seul. Il a cédé à sa pression et aujourd’hui c’est elle qui ne veut plus habiter sous le même toit que lui. Ce que Vincent trouve cruel, injuste. Ce qu’il trouverait presque cocasse si la douleur n’avait pas laminé son sens de l’ironie.